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5 mars 2012

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L’embarras du choix

par Valérie des Temps qui courent

S’engager sur la voie du changement professionnel est une démarche truffée d’hésitations. Un pareil revirement fait douter : s’agit-il d’un besoin profond ou d’une temporaire remise en question? Mais si l’étouffement et le besoin de changement persistent, on fait quoi? Si cette agitation intérieure nous poussant vers la sortie à toute vapeur nous tenaille depuis longtemps, on s’en sort comment?

Mûr pour goûter d’autres fruits

Peu importe notre degré de réussite professionnelle, le besoin de changement peut survenir à tout moment. On passe beaucoup de temps au travail. Normal alors de se demander en cours de route si ce temps est toujours investi dans le bon projet de vie. Sans foncièrement détester son emploi, il ne répond peut-être plus tout à fait à nos aspirations. On a le sentiment d’avoir atteint nos objectifs, relevé nos défis et fait le tour de notre profession. Mais on peut aussi en avoir tout simplement ras le pompon!

On évolue constamment. Nos goûts et nos intérêts se précisent, nos priorités et nos responsabilités changent avec le temps. Se demander si notre sphère professionnelle s’ajuste toujours bien à notre mode de vie est par conséquent naturel. En théorie, si ça ne concorde pas, on a toute latitude de se redéfinir et de faire les choses autrement. Mais en pratique, quand souffle le vent du changement, le fond de l’air effraie la plupart du temps. La peur prend le dessus et nous retient d’avancer. On colle à nos habitudes malgré le désir de se renouveler.

Orgueil et préjugés

Ne plus aimer son métier : constat difficile à faire, nouvelle pénible à annoncer. C’est un peu humiliant d’avoir investi beaucoup de temps dans un truc dont on s’est finalement lassé. On a peur du ridicule, alors on n’ose pas vraiment se rétracter publiquement.

Après avoir longtemps affirmé vouloir enseigner à l’université, j’ai commencé à douter d’en faire vraiment mon métier. Ayant depuis des années mis toute la gomme pour y arriver, ma consternation n’avait d’égale que mon incrédulité. Même si je ne me sentais plus à ma place, j’avais du mal à m’imaginer changer de métier. J’ai donc continué d’avancer sur cette voie avec un grand A, sans prévoir de plan B, en répétant : « Ça va me passer ».

Persuasion

Déstabilisé par cette étrange constatation, on devient un terreau fertile où le doute germe sans hésitation. Il est difficile de ne pas sentir s’exercer sur nous une pression (souvent bien involontaire) venant de l’entourage. On voit les gens autour de nous d’une seule façon, un peu comme de petits contenants bien étiquetés. Connaître leur contenu rassure. Alors si ce contenu et l’étiquette changent, si le contenant annonce sa sortie du garde-manger ou son déménagement de tablette, ça dérange les habitudes et ça inquiète. Cherchant l’approbation dans le regard des autres, on craint de passer pour timbré en voulant faire les choses autrement. Résultat : on ne sait plus trop comment s’affranchir, car changer d’étiquette nous pose un problème éthique.

Je remettais sans cesse en question la légitimité de mon envie de changer de métier et je demandais à tout le monde son opinion. Dès que j’exposais mon questionnement et mes doutes, on m’encourageait à poursuivre et à persévérer, me lançant l’inévitable : « C’est ici ta place, voyons! » J’avais l’impression de faire un caprice, un enfantillage. Ne voulant décevoir personne, je n’étais plus maître de ma liberté.

Raison et sentiments

Quand on envisage un changement radical de voie, non seulement la peur et la pression extérieure nous retiennent, mais une résistance intérieure s’organise. S’éloigner d’un domaine où on a longtemps évolué et auquel on est, somme toute, attaché, ne se fait pas sans heurts. Pour moi, changer « d’allégeance » équivalait à tirer un trait sur une part de ma personnalité et à commettre un acte de trahison.

Le succès rencontré dans mon domaine m’empêchait aussi de foncer. On se définit beaucoup par notre titre, notre profession et notre notoriété. Ils nous rassurent sur notre place en société. S’en détourner, c’est accepter de perdre certains acquis qu’on a mis beaucoup de temps et d’énergie à gagner. Renoncer à ce pour quoi on est connu et reconnu suffit à décourager d’essayer, comme si on perdait au change notre identité sociale.

Le statut de la liberté

Un jour, j’ai craqué et avoué : donner un cours ou une conférence me gâchait tout le plaisir éprouvé à les préparer. J’ai alors fermement décidé d’abandonner l’enseignement et me suis sentie libérée sur-le-champ. Mais pour en arriver là, j’avais hésité 10 ans!

Éluder ou retarder une prise de décision, c’est aussi faire un choix : celui de laisser les autres ou les circonstances le faire pour soi. Mais pourquoi laisser entre les mains du sort une sphère si importante de sa vie? En soupesant bien nos motivations et nos réticences à changer de branche, on s’évite par la suite de tomber de l’arbre complètement démotivé et aigri. Peu importe si on opte pour le statu quo ou le passage à l’action, l’important est de pouvoir dire « C’est MA décision ». On se sent moins coincé quand on se sait en possession des clés de sa prison!

Changement de décor

Le chemin est rarement tracé d’avance. Peu importe la voie choisie, l’itinéraire peut TOUJOURS être modifié. Et même si on nous appose une étiquette, rien n’oblige à rester collé avec. On change comme personne, pourquoi ne pas aussi changer de métier? Oser déployer tout grand l’éventail des possibilités provoque des remous, mais génère aussi un rafraîchissant vent de changement.

Je ne regrette aucunement de m’être laissée emporter par ce vent. J’ai même plutôt repris mon souffle après des années d’étouffement. Grâce à mon changement d’orientation, ma vie a pris un nouveau sens : JE le lui ai donné! Et mon entourage, d’abord réticent, partage maintenant mon contentement. Pour ne pas trop rapidement appliquer les freins si l’envie de changer de travail me revient, j’essaie à présent de le voir autrement. Au lieu de m’attacher à mon titre de rédactrice, je relativise les choses en disant : « en ce moment, je fais de la rédaction pour gagner ma vie ». Beaucoup moins contraignant! Et tout nouvel intérêt prêt à germer a le champ libre pour se développer.

Changer de métier, ce n’est pas remettre le compteur à zéro. C’est partir à l’aventure avec son bagage d’expérience. C’est aussi accepter de s’engager sur la voie de la transition avec tout ce que ça implique d’adaptation, de délais, de compromis et de stress financier. On ne s’y lance évidemment pas les yeux fermés. Mais comme ils sont enfin grand ouverts, comme on sait maintenant où on veut aller, on se débrouillera pour y arriver. Et quelle récompense que de cueillir un jour les fruits d’une décision bien mûrie!

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7 Commentaires Poster un commentaire
  1. Charline
    Mar 5 2012

    Bravo Valérie! J’adore ce texte. Tu est de plus en plus bonne avec les illustrations! Je les adore!

    Réponse
  2. Valerie
    Mar 5 2012

    Très vrai. Nos décisions, et pas seulement professionnelles, peuvent toujours sembler étranges de l’extérieur. Mais je crois que notre instinct est fiable et nous indique souvent la voie à suivre. Suffit de l’écouter. Mais ça nous fait souvent peur. Et ça fait partie de processus aussi d’apprivoiser l’idée lentement. Ce n’est pas un manque de courage.

    Et puis des profs qui font ça à contre-cœur, on en rencontre trop souvent!

    Réponse
  3. Marie-Claire
    Mar 5 2012

    Pour une génération qui changera en moyenne d’emploi plus de 5 fois dans leur vie… Je pense que c’est une article tout indiqué!

    Réponse
  4. Dannie
    Mar 5 2012

    Merci pour ce texte… comment dire? Je l’adore 🙂 Et je rajouterais que de toute façon la seule chose qui est stable; c’est le changement!

    Réponse
  5. Daniele Rail
    Mar 7 2012

    La confiance repose au fond de soi mais pour apprendre à connaitre son « soi », il faut oser et oui foncer. Évidemment, il y a question d’équilibre mais c’est en osant qu’on rencontre l’équilibre… Bravo Valérie pour avoir oser, c’est ainsi qu’on apprend…

    Réponse
  6. Gueuze Lambic
    Avr 10 2012

     »…peur de décider, peur de moi. De tout ce que je n’ai pas, de tout ce que je ne sais pas.Et pourtant ressentir, à travers la beauté d’une fleur poussant entre les fissures de l’asphalte…, qu’il existe un sens véritable en toi. »

    Traduction personnelle, et sans doute quelque peu foireuse, d’une chanson d’Elisa Toffoli : Eppure sentire (Un senso di te).

    La vérité se cache dans tout ce qui nous entoure. Mais souvent, on décide de ne pas la voire. Elle nous fait peur. On se cache alors derrière le grand divan, espérant que la Vie nous oublie. On espère alors que personne ne viendra passer l’aspirateur ! C’est pas bon de laisser la crasse s’accumuler. Il faut se faire d’avantage confiance. Croire en notre instinct inné. Ne pas avoir peur de pousser notre pion roi de deux cases vers l’avant et de voir ce que nous réservera le destin.

    Réponse

Rétroliens & Pings

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