Aller au contenu principal

15 avril 2012

7

Vivre ou twitter l’instant présent?

par Sophie des Temps qui courent

Délicieusement perdue dans mes pensées au resto asiatique, je savourais des dumplings avant de retourner travailler. Soudain, deux filles dans la jeune vingtaine ont pris place à la table d’à côté, munies de leurs iPhones. Sans interrompre leur conversation animée et avant même qu’on m’ait offert un dessert, elles avaient déjà twitté leur présence à ce resto et posé à des amis via texto des questions concernant le menu (la serveuse partie se renseigner en cuisine tardait à revenir). Puis, les baguettes dans une main et le iPhone dans l’autre, elles ont pris des photos de chacun des plats commandés et les ont partagées illico sur l’ensemble des réseaux sociaux. En payant l’addition, m’est venue cette interrogation : suis-je une Émilie Bordeleau 2.0 en train de rater le coche techno?

Mes années 80

J’avais 12 ans en 1984. Avec mon toupet crêpé, mes leggings et mon t-shirt one size fits all, j’ignorais que je vivais alors des années cultes dont la mode allait revenir en force 25 ans plus tard. Je me souviens avec émotion du jour où j’ai reçu mon ordinateur VIC-20, unique concurrent du Commodore 64 qui faisait une entrée timide dans le tout nouveau cours d’informatique de mon école secondaire. Sur le premier, on devait d’abord faire dérouler une cassette pendant 25 minutes pour jouer à un jeu au graphisme très sommaire, et sur le second, entrer une page entière de programmation pour changer la couleur du curseur. C’était avant les logiciels de traitement de texte et Internet. Aussi, quand certains illuminés nous assuraient que l’ordinateur allait bientôt changer nos vies et nous faire gagner du temps, on rigolait bien.

Girls Just Wanna Have Fun

Au Cégep, je tapais mes travaux à la dactylo et faisais mes recherches à la bibliothèque où tout était consigné sur des fiches en carton. On dirait qu’un siècle s’est écoulé depuis. Quand, en téléchargeant des chansons sur iTunes, je m’entends narrer à ma fille que « dans mon temps » on devait se rendre au magasin pour acheter de la musique sur cassette et que, faute de YouTube, on regardait Musique Plus pendant des heures dans l’attente de « notre » vidéo, je me fais l’effet de Rose-Anna dans le Temps d’une paix. Était-ce mieux avant? Pantoute! Je ne m’ennuie ni de ma dactylo, ni de mon t-shirt fluo : vive la techno! Mais les nouveautés affluent maintenant à une telle vitesse que c’est facile d’être dépassé. J’avoue, j’ai peine à tenir le rythme.

Le temps de le dire

Pinterest, Instagram, ça m’a l’air bien intéressant tout ça, mais se tenir à jour prend du temps! Et que dire de Twitter : je n’ai pas le réflexe de commenter ma vie au moment où je la vis – je suis déjà suffisamment occupée à la vivre! Mais, comme blogueuse, il faudrait que j’y sois! Facebook peut être un extraordinaire outil de mobilisation et d’échange, mais on peut aussi y perdre beaucoup d’heures à regarder les vidéos de chiens dansant la claquette suggérés par nos « amis ». Il y a cette masse d’information disparate à consulter en plus de notre présence virtuelle à assurer et mettre à jour sur toutes les plateformes. Être partout à la fois, en tout temps et en direct, dans notre vie comme sur la toile, c’est fatigant, non?

Beaucoup de bruit pour rien

Et puis surtout, on communique beaucoup et sur différentes plateformes, mais a-t-on vraiment quelque chose à dire? En cette ère où les cours de yoga et les livres de croissance personnelle nous enjoignent de vivre le moment présent, il semblerait que « l’instant » ait besoin d’être saisi, diffusé et commenté pour exister. Devant le plus large public possible, on se met en scène telles les vedettes de notre propre émission de téléréalité. Mais, ce qu’on diffuse est-il si intéressant? Nos photos de voyage sur Facebook sont-elles moins soporifiques que les diapositives du voyage en Floride de mononcle Roger? La remarque anodine qu’on se contentait jadis de glisser à l’oreille de notre voisin est-elle plus pertinente en 140 caractères sur Twitter, accessible à la terre entière? Le support a évolué, mais pas nécessairement le contenu.

Mon bonheur dans ta face !

On semble en dévoiler beaucoup sur soi, mais au fond, on en dit peu. Dans cette représentation virtuelle de nous-mêmes, on coupe bien des scènes au montage et on arrondit les angles, donnant l’impression de nager dans une félicité perpétuelle, sans aucune vague à l’horizon. Souvent, sur Facebook, on se croirait en excursion à Pleasantville : photos idylliques de la famille ou du couple parfait et tout sourire, commentaire du genre « Dans 2 jours, les vacances! Punta Cana me voici! », ou encore ces petits moments du quotidien croqués sur le vif et commentés à grand renfort de superlatifs : «super café latté en si extraordinaire compagnie!». Qui penserait mettre une photo de son salon en désordre, de ses yeux bouffis de larmes dans un moment de découragement ou de son air bête le matin quand il manque de café? La vraie vie, c’est ça aussi.

Pas encore envoyé de mon iPhone 

Alors, vivre ou twitter l’instant présent? Pour le moment, je me contente de le savourer et de bloguer mes réflexions en différé… mais qui sait où la technologie pourra me mener! Émilie Bordeleau 2.0 arrivera peut-être en ville à plus grande vitesse qu’elle ne le croit. Si oui, je vous le ferai savoir sur le champ! Et vous, quelle place occupent les nouvelles technologies dans votre vie?

Publicités
7 Commentaires Poster un commentaire
  1. Judith Poulin
    Avr 15 2012

    Je n’arrive pas non plus à saisir ce besoin de se raconter sur Facebook ou Twitter. Je suis d’accord que vivre sa vie demande déjà toute son énergie et son temps. Je ne vois pas où je trouverais le temps de la raconter en plus. Bravo pour cette chronique ! Une autre Émilie Bordeleau 2.0.

    Réponse
  2. Fernande
    Avr 15 2012

    Bravo pour le contenu et aussi pour les illustrations: le tout est très pertinent. On dirait que certaines gens mettent plus de temps à se regarder vivoter qu’à vivre leur présent pleinement. Être à la fois, au même moment, la personne regardée et celle qui regarde…, est-ce possible?

    Réponse
  3. Céline
    Avr 15 2012

    Bravo pour ce billet qui exprime exactement le questionnement que je me pose par rapport aux réseaux sociaux sur le net… je suis moi-même une « résistante » à tout ça (pas de twitter ni de facebook) mais je me demande combien de temps je vais pouvoir encore résister?! Ce qui me chagrine et m’enrage à la fois, c’est de constater que la plupart des gens ne communiquent exclusivement que par ces moyens là (exit le courriel personnel et le téléphone). Les échanges d’informations et les invitations se font souvent par là et celui qui n’est pas dans la « gang » se voit rapidement exclu du cercle!! Mais l’idée de devoir faire comme tout le monde m’exaspère… 😦

    Réponse
    • Céline, je vis la même frustration que toi en ce qui a trait à la disparition progressive du courriel personnel et du téléphone. Moi aussi je me sens parfois larguée, mais je persiste à renouveler mon abonnement au clan des « résistants ». Je suis ouverte aux médias sociaux et aux nouvelles technologies, mais la cro-mignonne technologique en moi s’interroge sur ce qu’ils amèneraient d’essentiel à mon évolution et à mon développement. Je veux bien m’y intéresser, car ce sont des outils intéressants, mais je veux le faire à mon rythme, parce que j’en ai envie et que j’en sens le besoin et non parce que « tout le monde » s’y met. La lecture des commentaires sur le blogue m’a rassurée en me démontrant que finalement « tout le monde » ne s’y est pas encore mis! Merci à vous et merci à Sophie d’avoir abordé le sujet!

      Réponse
      • Céline
        Avr 18 2012

        À mon tour de te remercier Valérie pour ton commentaire et le partage de ton opinion sur le sujet… Comme toi, je ne tourne pas complètement le dos aux nouvelles technologies mais je veux l’utiliser à bon escient et en respectant mon envie et mes besoins. Contente d’apprendre que nous sommes au moins 2 dans ce club! 😉

Rétroliens & Pings

  1. Vivre ou twitter l’instant présent? | Les temps qui courent | lacapitaleblogue.com
  2. La Capitale blogue sur CKRL 89,1 – émission du 22 avril 2012 | lacapitaleblogue.com

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Remarque : Le HTML est autorisé. Votre adresse email ne sera jamais publiée.

S'abonner aux commentaires

%d blogueurs aiment cette page :