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20 mai 2012

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Le Québec s’enfarge, la relève ne tombe pas

par Valérie des Temps qui courent

J’ai bien tenté, au cours des dernières semaines, d’écrire pour Les Temps qui courent. Mais mon badinage artistique me semblait d’une insignifiance crasse à côté d’événements plus vitaux liés à l’actualité. Je considère ne pas toujours être suffisamment informée. Je l’avoue aussi, je suis un peu peureuse, un peu molle dans mes convictions : j’ose rarement faire valoir mon opinion sur des sujets plus épineux. Mais aujourd’hui, la majorité de mes silences a envie de hurler.

Révolutionnaire « ben, ben » tranquille

Je ne suis pas une révolutionnaire. En fait, si, je me révolte bien un peu, parfois, devant la télévision, mais l’échauffement reste généralement confiné à mon salon. Je suis le modèle type du révolutionnaire procrastinateur : « Demain, si ça n’a pas changé assez et si les conditions gagnantes sont réunies, je me révolterai… peut-être, un peu, c’est promis ». De plus (et je ne suis pas très fière de l’admettre), mes résolutions de salon, j’ai plutôt tendance à les oublier. Mais cette fois, je me souviendrai! Plus que jamais je ressens le besoin de bien m’informer.

Depuis plusieurs semaines, je suis le conflit entourant la hausse des droits de scolarité avec intérêt et émotion. Je me retrouve – tout étonnée – préoccupée par les événements que vit le Québec en ce moment. Ma fibre politique, morte d’ennui depuis des années, s’est remise à respirer. Mais là, vraiment, elle a envie de se pomper!

Oui, je l’aurai dans la mémoire longtemps 

Je pourrais ne pas me sentir concernée par la situation. Après tout, je ne fais partie d’aucune association, je n’ai jamais demandé de prêts et bourses, je ne suis même pas étudiante et je n’ai pas d’enfants. Patiente, tolérante, je suis difficile à faire enrager. Pourtant, ces derniers temps, ma bouille d’ordinaire souriante a pris des airs de bouilloire sifflante. L’escalade de la violence verbale dans les médias et sur les tribunes publiques m’a au plus haut point dégoûtée. Une agressivité explosive à l’endroit des étudiants s’est épanouie dans les vox pop à la télé, les lignes ouvertes à la radio, les commentaires des blogues, le courrier des lecteurs dans les journaux, les médias sociaux. Attaques personnelles, tirades haineuses, où est donc rendue ma société pour que des gens se sentent si à l’aise de passer des commentaires aussi insultants? Ils semblent nombreux à se gargariser au vomi démagogique et à le recracher sur les tribunes publiques, sans davantage penser. Croient-ils vraiment que leurs propos hargneux n’auront jamais de conséquences? Quelles cicatrices leurs mots blessants vont-ils laisser? Si les étudiants manifestaient contre la hausse du prix de l’essence, bien moins de voix s’élèveraient pour dire du mal d’eux. Le monde est à pleurer.

La loi des mesures démesurées

Le monde est à pleurer, mais je suis déterminée à ne pas me laisser prendre au jeu de l’agressivité. Ma résolution de respirer par le nez menace quand même à tout moment de fondre. Il est en effet difficile de rester de glace devant le mépris et l’intransigeance d’un gouvernement qui a les doigts dans les oreilles et non pas sur le volant. Et voilà qu’il nous envoie à coup de canon une loi spéciale dans les dents!

En tentant désespérément de gérer un conflit concernant l’accès à l’éducation, on nous sort des mesures propres à mater une révolution. Une loi spéciale en vertu de laquelle le droit de manifester pacifiquement est soumis à l’autorité policière. Une loi si spéciale qu’un ministre peut, par décret, la tripoter sans consulter la population et l’Assemblée nationale. Il y a de quoi s’inquiéter quand même le Barreau du Québec s’inquiète! La crise, bien que bâillonnée, n’est sûrement pas réglée.

Pouvait-on envisager autre chose que ce moyen radical? Il y a quelques jours, le Barreau du Québec a pourtant demandé au gouvernement d’étudier la voie de la médiation. Rien n’y a fait. Les Québécois, pas juste les étudiants, ont perdu le droit de manifestation spontanée. Hum… rappelons-nous la commission Bastarache, les débats houleux sur le gaz de schiste, la commission d’enquête sur l’industrie de la construction. Se pourrait-il que M. Charest ne veuille pas rencontrer d’opposition sur la voie qu’il se pave avant les élections?

Coup de théâtre

Le projet de loi 78 a été annoncé, puis adopté en quatrième vitesse. Même si un sondage à la méthodologie douteuse, mené avant que les sondés ne connaissent la teneur exacte de cette loi, prétend que celle-ci reçoit l’appui de 65 % de la population, sur les blogues et dans le courrier des lecteurs des journaux, je remarque que le ton a un peu changé. Même celui de certains chroniqueurs. Ils ont envie de pleurer de rage, ils n’en dorment pas : je les sens de plus en plus nombreux à vouloir faire entendre leur voix, ceux ne parlant normalement pas bien fort comme moi. D’autres, aussi, n’ayant pas soutenu les étudiants en grève, mais défendant maintenant leur droit de s’exprimer librement, prennent la parole. D’autres encore s’évertuent à nous faire desserrer les dents et sourire malgré les événements (Brasseurs Illimités, la Chambre de Commerce de Gatineau (prenez soin de lire le commentaire 1, celui de Catherine, mai 18, 2012 à 11:04) et certains internautes créatifs). Après le choc initial, je retrouve peu à peu ma foi en l’humanité. Nous ne nous sommes pas tous des grenouilles de bénitier prêtes à gober tout rond la litanie des dirigeants.

La terre arable du printemps érable

Notre jeunesse s’exprime et on veut la mater? Comme l’écrivait Mme Lise Payette dans Le Devoir :

Les blessures que vous laisserez dans notre peuple, M. Charest, seront longues à guérir. Mais j’ai la certitude que nous y arriverons. Je suis heureuse de savoir que la relève est debout. Ça ira plus vite.

Malgré la brimade infligée à la liberté d’expression et à la démocratie, j’ai la conviction qu’une loi spéciale ne fait pas le printemps. Naïve? Optimiste? En ce moment, la situation semble plutôt merdique, mais même sur les tas de fumier les fleurs arrivent à bien pousser.

 

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6 Commentaires Poster un commentaire
  1. Mai 20 2012

    Quelle finale! Ça me rappelle: « Ce qu’il faut de saletés pour faire une fleur! » de Félix Leclerc. J’adore ce texte, et je me reconnais, moi, l’étudiante un peu molle qui n’a pas encore été manifester… Cette semaine, j’y serai.

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  2. Judith Poulin
    Mai 20 2012

    Bravo pour ce texte ! Je suis en tous points d’accord avec les propos exprimés. Je suis une fan de Lise Payette, que je lis régulièrement dans Le Devoir. On se pensait en manque de leaders, mais ces trois jeunes leaders étudiants nous montrent que la relève s’en vient, qu’elle est intelligente et articulée, pondérée et visionnaire. Je pense que l’avenir s’annonce meilleur que le présent. Les illustrations sont toujours aussi attrayantes.

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  3. Fernande
    Mai 20 2012

    Je me sens réconfortée de constater que je ne suis pas seule à penser ce que je pense. Si tous les étudiants ne sont pas des anges, nos politiciens le sont encore moins. Aguerris, familiers du mensonge qui paie (pas toujours, heureusement), leurs tactiques de diversion, pour ne pas dire de confusion, ont réussi à berner bien des gens plus ou moins mollassons ( je le suis à mes heures aussi!!!). Mais la triste réalité de la perte du droit spontané à manifester son désaccord ou sa saine révolte a de quoi nous ébranler tous. Merci d’avoir si bien exprimé une opinion qui rafraîchit l’air malgré ces nuées de gaz de toutes sortes.

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  4. Daniele de la gaspésie
    Mai 20 2012

    Tu exprimes si bien ce que je ressens que ne peux en rajouter sinon dire que cette jeunesse mérite une écoute sérieuse car elle représente l’avenir; cette Loi touche non seulement les étudiants mais tous les manifestants du Québec et lorsque ceux qui se disent en accord aujourd’hui avec ladite loi auront, à leur tour besoin de s’exprimer… ils en comprendront la portée… Je souhaite seulement que rien de dramatique et définitif ne se produise, il sera trop tard pour pleurer! Faisons attentions à nos jeunes !

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  5. Mai 20 2012

    Hubert Reeves a dit : Peu importe l’optimisme ou le pessimisme, l’important c’est la détermination.

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  6. Carmen Poulin
    Mai 21 2012

    bravo pour ces propos! Je n’aurais pu mieux dire! Je trouve dommage qu’on se serve d’une revendication justifiée des étudiants sur l’accès à l’Éducation (je me souviens du temps que j’ai mis à rembourser mes prêts étudiants – je n’avais pas de bourse mon père et moi gagnions trop) pour brimer la population dans son entier dans un droit fondamental qu’est le droit de parler et de manifester son accord ou désaccord. Je trouve encore plus dommage de voir que bien des cocitoyens ne voient pas ce qui se passe et ce qui leur arrive … et le gourvenement compte sur cela… quel gouvernement les québécois ont-ils élu? c’est triste … mais l’arrivée de ces trois leaders comme ceux qu’on voit et qu’on verra encore me permet d’espérer à du meilleur, et ce, à pas si long terme que cela…

    Réponse

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